mercredi 13 avril 2016

CHEIKHA NUR : DAME DE LUMIERE



Chronique d'une rencontre (suite) par Clara Murner





Vendredi 15 octobre 2015
            La route était somptueuse : forêts d'automne aux couleurs mordorées, vieilles ruines perchées sur un roc, village au pied des vestiges : le passé qui veille sur le présent.
En arrivant, nous buvons un thé en attendant la cheikha dont l'avion a un peu de retard. Joie des retrouvailles et nouvelles rencontres ; tout le monde est là quand elle arrive enfin. En sortant de voiture, vêtue d'une gandoura vert sombre ornée de fils d'or, recouverte d'un châle noir brodé,  elle prend dans ses bras tous les assistants, longuement, un à un.
Dans la grande salle préparée pour le dîner, nous prenons place sous l'oeil du portrait de Rumî accroché au mur. J'avais oublié sa voix frêle, son sourire très doux, toute la simplicité qui se dégage de sa personne, sa façon d'observer, directe, droit dans les yeux. Difficile de supporter son regard tourné vers moi, je suis gênée, je crois qu'elle regarde sa fille, assise à côté de moi, mais non...
On lui demande si elle n'est pas trop fatiguée pour l'entretien spirituel du soir, pas du tout, au contraire,  « ce qui la repose c'est de faire des entretiens spirituels. »
            « Je salue respectueusement chacun d'entre vous et vous remercie d'être là » nous dit-elle pour commencer. La gratitude, c'est un état spirituel très important. Son maître remerciait ainsi : « Gratitude à Dieu et remerciement aux serviteurs.». Si on ne remercie pas les serviteurs, Dieu n'accepte pas la gratitude.
Elle insiste sur le bénéfice d'être réunis ensemble, encore une fois, pour lire le Mathnawî de Jallal ud Din Rumî. [1] Dans toutes les religions, les réunions collectives sont préconisées.
Le monde va vers une crise très sérieuse . Rumî dit que « Quand l'obscurité augmente, il faut que la lumière augmente ». « Nous pouvons nous réunir pour être des colombes de paix ».
Plus elle parle, plus son visage et ses mains s'animent, une impression de force inouïe se dégage de sa frêle silhouette. Mawlana ne dit pas de prendre les armes, mais de propager la lumière avec nos états spirituels et nos attitudes et de cheminer sur la voie de l'Amour.



            Elle revient sur les histoires-enseignements du Mathnawî, leur enchâssement les unes dans les autres.  En fine connaisseuse des textiles, elle tisse des métaphores. « Rumî nous parle d'une chose, puis passe à une autre et ainsi de suite, les thèmes s'emboîtent, sont liés les uns aux autres comme une dentelle. » ll nous entraîne dans des digressions pour rassembler le sujet à la fin ; ainsi les idées s'enracinent mieux dans l'esprit humain. Ces histoires-enseignement parlent de la réalité intérieure. C'est aussi sa méthode. Elle commence un thème pour passer à un autre, tout en citant le Mathnawi ou des hadiths[2] pour nous parler de l'esprit, par opposition au corps. Il faut donner la primauté aux désirs de l'esprit ; maintenir l'équilibre ; en disant cela, ses mains fines miment une balance à deux plateaux.
            « L'étymologie du mot islam est double : soumission et équilibre. Soutenir son esprit, c'est un service qu'on se rend à soi-même. Faire ce que veut l'âme charnelle ne satisfait pas l'homme. Dieu a mis le bonheur dans l'esprit, pas dans la matière. L'esprit en nous s'impatiente ! » En ce moment, ce sont les jours très importants de muharram, le mois des gens de la famille du Prophète (les saints soufis).
« Dormez avec le Bien, Réveillez-vous avec le Bien, retrouvons-nous pour le Bien » sont ses derniers mots de la soirée, avant de nous quitter de son pas léger.



Samedi 16 octobre
            C'est une belle journée d'automne, très ensoleillée. Réveil sur les chapeaux de roue, je m'habille en hâte, les autres sont déjà parties, ma montre est arrêtée. Un reste de café encore chaud, une mandarine et c'est parti pour une matinée d'entretiens spirituels intenses. Tout le monde est déjà installé quand elle arrive furtivement, la discrétion même, vêtue d'une sobre robe orientale noire, un châle vert sombre sur les épaules, sans bijou aucun, sauf une bague noire. « Il y a beaucoup de raisons d'être bien, nous dit-elle, après nous avoir longuement observés en silence, un à un. On devrait être heureux tous les jours en se réveillant d'avoir deux mains, deux jambes, deux yeux... » Etre conscient de tout ce qu'on a doit suffire à nous contenter. Elle nous donne une recette spirituelle : des prières de remerciement. Les médicaments ne tranquillisent qu'un instant tandis que les remèdes spirituels sont pérennes.
            C'est alors le commentaire d'une des histoires les plus subtiles du Mathnawî, une histoire coupée d'enchâssements multiples selon la méthode de Rumî pour présenter le message sous différents aspects, une multiplicité d'exemples. C'est l'histoire d'un roi juif qui livrait une guerre contre Jésus. Certains l'ont identifié à St Paul, juif d'origine qui avait combattu les Chrétiens. « L'esprit de Moïse était l'esprit de Jésus. Mais sous prétexte d'être le gardien de Moïse, il a versé le sang de milliers de croyants. Tous les prophètes depuis Adam sont un ; on ne peut les séparer. »
Pour illustrer cette vérité, elle nous lit l'anecdote du marchand de flacon qui louchait. Croyant voir deux flacons, il en brise un, mais les deux disparaissent. Si on nie Mohammad, Jésus et Moïse vont disparaître.
« On trouve ce roi oppresseur dans toutes les religions, à toutes les époques. On considère que le cancer est la maladie de l'époque, mais c'est d'être bourré de préjugés qui nous rend malades. Toutes les maladies viennent de là. »
            Pour nous convaincre, elle se prend elle-même en exemple : « Quand je suis née, une voisine s'occupait de moi, pour elle Nur, c'était un bébé ; à dix ans, ça n'avait rien à voir, pourtant  les deux étaient Nur ; à vingt ans, il n'y avait rien de comparable avec l'enfant, en apparence, puis à cinquante ans, quel rapport avec le bébé ? Pourtant c'est la même personne, l'apparence a changé mais la réalité intérieure est une. C'est ainsi pour les prophètes. Chaque prophète vient parachever celui qui l'a précédé. Si on tue une personne de cinquante ans, on tue le bébé. On doit considérer les prophètes comme un tout. »
Son ton se fait plus doux, plus intime, nous avons conscience d'entrer dans la confidence « Je suis née dans une famille musulmane, mais j'ai ressenti le besoin d'approfondir, de chercher à quelle religion j'étais le plus adaptée. J'ai découvert que les Juifs n'acceptent pas Jésus, que les Chrétiens n'acceptent pas Muhammad, alors j'ai étudié sérieusement l'islam. Il y avait ce verset « Nous ne séparons aucun prophète les uns des autres. » L'amour de l'homme est capable d'embrasser toute l'humanité. Dans le soufisme, le cœur est décrit comme étant Marie et l'esprit, dont nous devons prendre soin, est symbolisé par Jésus. Ils sont en nous. » Joignant le geste à la parole, le bras droit arrondi sur le cœur, elle ressemble aux anciennes statues mariales des églises romanes.
            Les conflits entre religions proviennent de l'ignorance. Disant cela, elle parle avec passion, fait des gestes, s'emporte, indignée ; ce qui se passe dans le monde la touche énormément : « Ce que font aujourd'hui certains hommes, même les démons ne le feraient pas ! Il y a des hommes qui font peur au Démon lui-même !» Elle nous fait rire en disant que le Shaytan (Satan) est jaloux d'eux.
Le thème de la jalousie reviendra souvent au cours de la journée : Une personne qui n'abrite aucun mal dans son coeur ne doit pas être jalousée. Il y a beaucoup de jalousie dans la maison du corps. Les hommes ordinaires se noient dans des petites pensées.  Elle cite le Coran « purifiez ma maison », soit, purifiez votre monde intérieur.   Verse de la poussière sur la tête de la jalousie et de l'envieNe vas pas dans le quartier de l'obscurité et du désespoir, il y a tant de soleils !
            Quand je regarde l'assistance, je remarque que les visages changent, deviennent beaux, reflètent une harmonie, une paix intérieure ; c'est quelque chose d'imperceptible, mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes personnes que celles aperçues le matin, tous sont pendus à ses lèvres, cherchant à saisir le sens profond de ses paroles. Il est vrai que cette forêt de symboles et de métaphores demande un intense effort de concentration. Certains me diront plus tard « On est sous le choc, il faut digérer !»
Le déjeuner autour d'un copieux couscous est un moment de détente qu'on savoure ensemble dans un léger brouhaha de conversations où les langues se délient. A côté de moi des jeunes venus de Toulouse parlent de leur séjour à Istanbul, un autre me confie qu'il s'est inscrit à l'INALCO  pour apprendre le turc. De grands tajines fumants circulent dans la convivialité et l'amitié des coeurs.
            Plus tard, elle nous parlera des soutiens psychologiques spirituels qu'elle donne à Istanbul. « Certains s'agrippent au passé, transportent jusqu'à l'âge mur les aspects négatifs du passé : c'est la porte ouverte à la dépression. Il faut se tourner vers le passé pour en tirer des enseignements pour le présent, pas pour gémir. Tant de présents viennent du ciel. Il n'y a aucune raison de déprimer. » Jamais fatiguée, elle s'efforce inlassablement de mettre à notre portée les richesses infinies de cet enseignement  spirituel avec l'aide de L. son fidèle traducteur.

dimanche matin 17 octobre
            Il pleut à verse. Heureusement nous avons profité du beau temps, hier, pour ramasser des noix et des kakis. C'est à nous de parler, de lui poser des questions. « Vous écouter me procure la plus grande joie. Ma particularité, c'est de me taire et d'écouter. Si je parle, c'est par devoir spirituel. Je n'ai rien dit tant que Ṣefiq Çan[3] était en vie C'est par ordre de son maître, methnevihan (commentateur du Mathnawî), qu'elle a pris la relève, après sa mort. « Il me répétait des dizaines de fois : Mme Nur, ces entretiens doivent continuer ! »
Elle nous raconte comment il l'a littéralement poussée à lui succéder. Non sans émotion, elle évoque les derniers instants de ce chevalier spirituel qui pensait à l'Autre avant tout, quelle que soit sa foi. Un très beau départ et un très beau moment. « Je compris combien il était vain d'avoir peur de la mort. Quand on a eu une vie élégante et subtile, on meurt de même. Dans la voie mevlevi, c'est « la nuit de noces ». C'est difficile à croire, mais on ne peut pas s'affliger. » Ses dernières paroles  sont pour elle : « N'aies pas peur, sois courageuse, tu vas réussir ».
            10h30 : c'est l'heure de la séparation : « Quand on se quitte, il faut toujours penser aux retrouvailles ». Ce sera dans six mois. Tout ce temps sans entendre la voix douce vibrante d'émotion, sans contempler le regard de velours, la frêle silhouette qui se retourne une dernière fois, et s'incline, face à nous, avant de franchir la porte, pour nous redire ces mots ultimes :« N'ayez crainte, soyons courageux, nous allons réussir



[1] Djalâl-ud-Dîn Rûmî, appelé Mawlana (notre maître), l'auteur du Mathnawî, est né à Balkh en 1207, au Khorassan et mort à Konya (Turquie) en 1273.

[2]Paroles rapportées du prophète Muhammad
[3]Parti à 99 ans, il était le dernier représentant de la chaîne initiatique remontant à Rumî, l'auteur du Mathnawî.

2 commentaires:

  1. Réponses
    1. Merci à Clara pour son amour et sa dévotion.. Merci à toi aussi Anne
      . Nous avons cet amour en commun!a partager partout piur chacun ��
      Bises

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